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lundi 1 mai 2017

DOM JUAN, OU « L'ÉPOUSEUR DU GENRE HUMAIN »


Dom Juan, la pièce de Molière, créée en 1665 en réaction à la censure de Tartuffe, a été présentée début janvier 2017 au Théâtre National de Strasbourg dans une mise en scène de Jean-François Sivadier. Avec Nicolas Bouchaud et Vincent Guédon dans le duo/duel complice de Dom Juan et Sganarelle, cette mise en scène reste fidèle au génie théâtral de Molière et offre un spectacle baroque, vivant, audacieux, du beau théâtre riche, complet, complexe, puissant, troublant. Analyse en 5 temps.
« Le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté »
Dès sa première apparition, avec un simple bouquet de fleurs qu’il pourrait diviser en autant de fois qu’il y a de femmes dans la salle, Dom Juan efface -ou accentue- le terrible portrait dressé quelques instants plus tôt par son serviteur Sganarelle. Dans la mise en scène de Sivadier, la scélératesse ou plutôt l’impertinence du personnage éponyme, portée par la maturité du comédien Nicolas Bouchaud, est jouée dans un registre d’engagement radical.
Le spectateur est d’entrée de jeu happé par cette radicalité et par la frontalité complice mais manipulatrice du séducteur. On ne peut se tromper, Dom Juan est bien ce personnage entier, intense. C’est un roc, et c’est rare de voir un Dom Juan à ce point inarrêtable, convainquant et convaincu, insaisissable mais saisissant. Sganarelle –qui est bien placé pour l’affirmer- a raison de le dépeindre ainsi, son maître est décidément « le plus grand » !
Un grand Dom Juan donc, qui agit avec dureté mais aussi avec l’assurance et la passion d’un séducteur auquel on ne peut résister. Il laisse sur son premier passage un public ahuri, surpris, conquis. On plonge sans hésiter à sa suite, certains qu’il nous mènera vers des horizons inexplorés.
« Les conquérants […] et les autres mondes sont causes de notre départ »
Dans sa pièce en prose, Molière accumule les différents lieux à un rythme effréné comme pour signifier l’agitation de son héros, son nomadisme, sa soif de conquêtes. Pour y répondre, la mise en scène de Sivadier propose autour de Dom Juan une importante machine théâtrale manipulée à vue par les comédiens et les techniciens. Tous les éléments présents sur le plateau entrent en mouvement sous l’influence de Dom Juan, entraînés par sa fuite en avant, par sa recherche inlassable de nouvelles expériences.
Les « autres mondes » chers à Dom Juan se retrouvent dans la scénographie, qui extrapole au maximum cette idée puisqu’elle est prend la forme d’un plateau de théâtre au-dessus duquel gravite un système solaire. Le Ciel, dont il est question si souvent dans le texte, est donc réduit à un mobile de planètes à taille humaine dans lesquelles on ne s’empêche pas de donner des coups de pieds au risque de déclencher une tempête, plus théâtrale que divine bien sûr. Toutes ces planètes, de la même manière que tous les interlocuteurs de Dom Juan, s’organisent autour de l’astre roi entre attirance, déchaînement et coups de foudre.
« Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs. »
Vraiment rien c’est évident, ni la tempête, ni la haine, ni la censure, ni les larmes et les supplications, ni les fantômes et les menaces. Le Dom Juan composé par Nicolas Bouchaud se jette à corps perdu dans tout ce qui arrive à lui, sans aucune peur, sans appréhension, avec la confiance aveugle et pourtant lumineuse des passionnés. Il est à sa place, toujours. Comment cela se fait-il ?
La mise en scène de Sivadier nous donne une réponse : Dom Juan est chez lui sur un plateau de théâtre. Aucune autre place, aucun autre costume, aucun autre statut ne lui vont mieux que celui du comédien. Dom Juan est un acteur, non pas dans sa connotation d’hypocrisie pourtant proche du personnage, mais dans le sens de celui qui joue selon ses propres règles, qui agit selon ses volontés. Il dirige, il mène la danse, il fait parler, il ne recule devant rien. Et avec la dignité d’un acteur de théâtre qui chaque soir joue et rejoue sa mort sans hésiter, Dom Juan se rit de sa propre disparition tant elle est théâtrale, tant elle tourne en ridicule la terrible vengeance divine qu’on lui avait prédit.
« Oh quel homme ! quel homme ! quel homme ! »
Oui Dom Juan est bien l’épouseur du genre humain dont parle Sganarelle dès que son maître a le dos tourné. Dom Juan est un homme, pleinement un humain, égoïste à l’extrême sans doute mais constant dans son regard toujours acerbe qu’il porte sur ses contemporains. Pour cela, il est une figure de résistance sans compromis qui « ouvre autour de lui et pour tout le monde des perspectives, des pensées capables de remettre tout le monde en question. » Un homme donc, doué de cette capacité essentielle d’introduire partout où il passe, le doute.
La réussite de la mise en scène de Sivadier est de faire de Dom Juan, mythique séducteur provocateur blasphémateur, celui par lequel tout peut arriver, celui par lequel tout peut être repensé. Son comportement hors normes remet en question chaque facette des vies qu’il rencontre, sans jamais imposer une vision, un jugement.
« Il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir, allons, suis-moi ! »
En une phrase, tout est dit. Dom Juan, l’insolence, le courage, l’ardente lumière. Allons, suivons-le !

Erika Dersoir, documentaliste au CDI du lycée

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